STÉPHANIE DO

Interview pour le journal le Monde : Lognes, la cité du dragon endormi

Votre députée dans les médias

Cette commune de Seine-et-Marne connaît la plus forte concentration d’Asiatiques de France. Cambodgiens, Laotiens et Vietnamiens y cohabitent tant bien que mal, plongés dans la douce torpeur de la ville nouvelle.

Le salon de Ou Chal est un fatras très ordonné. On y trouve, sans un gramme de poussière, des bibelots, de l’argenterie, diverses reproductions des temples d’Angkor, un drapeau cambodgien, et même un néon, posé verticalement, qui renvoie une lumière étonnamment douce. Toute une vie de réfugié sur quelques mètres carrés,tassée pour faire de la place au lit parapluie qui sert à ses petits-enfants lorsqu’ils viennent dormir à Lognes.

Derrière une vitrine, une étrange carte de visite, mal découpée, d’un lieutenant colonel de l’armée cambodgienne. « C’est mon beau-frère, il a été tué par les Khmers rouges », précise-t-il.

Lui en a réchappé de peu. Il est arrivé en France pour étudier la philosophie, en 1974, un an avant la chute de Phnom Penh, laissant sa femme et leurs quatre enfants au pays. Celle-ci, dérangée en plein après-midi, retourne dans sa chambre en maugréant, après nous avoir ouvert.

« J’ai oublié de la prévenir que vous veniez », s’excuse-t-il. Avec elle, il n’a jamais non plus vraiment discuté de ces quatre années de cauchemar, au cours desquelles tous leurs enfants sont morts. « Je ne connais pas les détails.

Dès qu’elle commence à raconter, elle fond en larmes. »

Le couple s’est retrouvé en 1981, et un nouvel enfant, Michel, est né un an plus tard. C’est pour l’élever qu’ils ont  acheté à Lognes. « Il y avait des conditions avantageuses pour acheter. Quand on a visité l’appartement, les personnes avant nous étaient aussi des Asiatiques, mais on ne savait pas qu’au final, on serait si nombreux… »

Le constat saute pourtant aux yeux et aux oreilles. Autour de l’étang artificiel qui accueille le visiteur à la sortie du RER A, on entend des bribes de khmer, de laotien, de vietnamien. Dans des recoins de verdure, à l’abri des arbres et des roseaux, des petits groupes s’entraînent : ici, du qi gong ; là, de la danse traditionnelle, lente et paisible ; plus loin, toujours de la danse, mais, cette fois-ci, avec des sabres. L’architecture est typique des villes nouvelles : des immeubles de quatre étages, parfois plus, parfois moins. Et quelques pavillons avec jardin, entourés de haies offrant toutes les nuances de vert, végétal ou en plastique. Sur les boîtes aux lettres, les noms asiatiques sont nombreux. Les voisins de palier d’Ou Chal sont des Laotiens. « On se salue poliment, mais on ne se connaît pas », précise-t-il. Sur son temps libre, il participe activement à une radio en ligne, qui dénonce en termes fleuris le régime du premier ministre cambodgien Hun Sen et l’« ennemi héréditaire » vietnamien. Mais, à Lognes, Ou Chal n’a aucun problème avec les Vietnamiens qu’il croise – certains l’appellent « tonton ».

C’est là la principale réussite de cette « ville nouvelle » de Seine-et-Marne, située à quelques stations de RER du parc de Disneyland : avoir su passer, en quarante ans, de 248 à près de 15 000 habitants, en évitant les déchirures communautaires.

« L’aménagement de Lognes, à la fin des années 1970, a coïncidé avec les problèmes politiques en Asie du Sud-Est, rappelle André Yuste, maire (PS) de la commune. Les réfugiés se sont d’abord retrouvés dans le 13e arrondissement de Paris, puis ont cherché un autre lieu. Aujourd’hui, ils représentent sans doute un tiers environ de la population. » C’est ainsi que Lognes a gagné son statut de « première ville asiatique de France », et son surnom, la « cité du dragon », l’animal légendaire se prononçant « logn » en mandarin.

Vieux cauchemars Le jeu de mots tient, selon les interlocuteurs, de la simple coïncidence ou de la révélation. « C’est à cause du nom que mes parents sont venus ici », affirme Loan Chanh Vamour, jeune quadragénaire élue au conseil municipal sur la liste du maire. Son père, fondateur d’une association d’aide au Sud-Laos et patron d’une supérette asiatique, fait figure de notable dans la ville. Arrivée à Lognes en 1984, à l’âge de 3 ans, elle se rappelle de l’ambiance des débuts : « Dans leur magasin, mes parents se faisaient régulièrement voler, taper… Alors ils me disaient de ne pas jouer avec les Africains et les Arabes. Mais, à l’école, tout le monde se mélangeait. Maintenant, dans ma génération, on a une vraie mixité. »

Ce tableau idyllique du vivre-ensemble s’affiche, quelque peu artificiellement, sur les murs de la maison des jeunes et de la culture-maison pour tous (MJCMPT) Camille-Claudel. Pendant le confinement, des Lognots de toutes origines se sont photographiés, les mains écartées du corps. Les photos, découpées et collées, forment une géante chaîne humaine. Jean-Luc Dardaine, le directeur, ne voit que très rarement des tensions surgir entre les communautés.

« Sauf une fois, lors d’un cours d’anglais, un conflit a éclaté pour des raisons obscures, liées aux pays d’origine des participants. Le cours a dû s’arrêter, les gens ne voulaient plus venir. » « C’est vrai que les relations entre certains Cambodgiens et Vietnamiens sont historiquement tendues, intervient Danarith Lao, conducteur de bus et membre de l’association Accueil cambodgien, qui organise des échanges entre cette MJC et celle de Kampot, au Cambodge. Moi, je suis à cheval entre les deux communautés, mais chacune me reproche d’être trop favorable à l’autre. Dans les villes voisines, chaque lieu de culte bouddhique est rattaché à une communauté, et certains sont marqués politiquement. »

L’épreuve du Covid-19, pourtant, a figé toutes les communautés, au-delà des querelles de pagode. Dans les récits des personnes âgées, collectés par la MJC et conservés dans une chemise en carton par M. Dardaine, la crise sanitaire a réveillé de vieux cauchemars. « Dans ma vie, j’ai connu trois fois le confinement, écrit Linh Lan Tien, dans un français hésitant. La deuxième fois, [c’était] au Vietnam, pendant la guerre, Quand j’ai accouché [de mon fils aîné], pour aller à l’hôpital, mon mari devait prendre le drapeau blanc, comme pour la reddition. » « Le mot confinement m’a ramenée quarante-cinq ans en arrière, lit-on sur une autre feuille. On entendait très souvent les mots comme “couvre-feu”, “état d’urgence”, les patrouilles de police qui contrôlent pendant la nuit… »

Ville-dortoir Comment ces communautés, qui vivent à travers leurs associations, ont-elles su garder le lien pendant ces longs mois de restrictions ? Beaucoup évoquent des groupes WeChat, une application chinoise de messagerie, des appels téléphoniques à la famille à l’étranger… « Comme pendant les canicules, la mairie nous appelait toutes les semaines », relève Jules Ly, ex-réfugié cambodgien de 76 ans, qui trouve la municipalité « formidable », apprécie « les voyages en France organisés par la mairie » et « les cadeaux en fin d’année », même s’il vote à droite lors des scrutins nationaux.

Le socialisme municipal est-il imbattable ? « C’est un système assez bien verrouillé, avec des subventions très importantes accordées à certaines associations », relève Stéphanie Do, conseillère municipale d’opposition et députée (LRM) de la circonscription. Née au Vietnam, elle est arrivée en France en 1989 et est devenue, en 2017, la première femme d’origine asiatique élue à l’Assemblée nationale. « Lognes est agréable, mais c’est un peu une villedortoir, on va au travail, on rentre, regrette-t-elle. Il n’y a pas de marché, pas vraiment de centre, de lieu où se retrouver, où s’amuser. »

De fait, on chercherait longtemps où bat le coeur du « dragon ». Dans la gare RER, suspendue au-dessus de l’étang ? Dans les allées du supermarché Tang Frères, une institution depuis son ouverture en 1994 ? Ou dans le coeur historique de la ville, autour de l’église datant de 1903, un des plus vieux édifices de la commune ? En 1981, Daniel Bureau s’est installé dans une des rues tranquilles de ce qui n’était encore qu’un village. « Quand on a acheté, on savait que ça allait grandir », se rappelle- t-il. Mais la forte proportion d’Asiatiques a été une surprise. Lui et son épouse en fréquentent peu – sauf quelques couples mixtes. « C’est vrai que si on veut manger français, on mange chez soi. Et on n’a pas besoin d’aller en vacances en Asie… », lâchet-il, mi-amusé, mi-narquois. Le couple faisait il y a quelques années ses courses chez Tang Frères, où un rayon spécial proposait quelques aliments courants : des yaourts, du beurre, du chocolat… Mais, il y a quelques années, ces produits ont été retirés, faute de clientèle suffisante. Les Asiatiques, estime M. Bureau, « sont discrets et ne font pas d’histoires ». Ce qui l’indigne, c’est de voir la ville perdre progressivement son identité.

La demeure voisine de la sienne, une ancienne maison traditionnelle en meulière, a été détruite. Chaque jour, il observe la grue assembler le futur immeuble de quatre niveaux qui surplombe déjà son jardin. « On s’est battus contre ce projet, on a fait signer une pétition avec 225 signatures… Mais on a perdu », lâche-t-il, résigné. Saïgon-Kaboul Dans le gymnase de la Liberté, au cœur de la ville nouvelle, l’ambiance est plus combative, ce soir-là. Réunis autour d’une dizaine de tables, les joueurs de ping-pong de Lognes et des communes voisines s’entraînent pour une compétition organisée par l’Entente pongiste à Bussy-Saint-Georges, le week-end suivant.

Franck Morin, l’entraîneur, se félicite de l’esprit du club, qui a su allier « compétition et convivialité », et compte parmi ses membres quelques espoirs du tennis de table – à l’image de Célia, 13 ans, qui fait partie des six meilleures Franciliennes de sa classe d’âge.

Son père, The Duc Nguyen, 50 ans, lui a choisi un premier prénom français, comme il l’a fait pour ses deux autres enfants. « C’est une façon de s’intégrer », relève-t-il. Les prises de position d’Eric Zemmour sur les prénoms ont d’ailleurs trouvé de l’écho chez lui. Ancien boat people, arrivé en France à l’âge de 9 ans, il se rappelle avoir été « accueilli par Jacques Chirac », alors maire de Paris, et lui a toujours conservé son estime.

L’actualité, parfois, lui rappelle son passé de réfugié : « Quand Kaboul est tombé, je me suis dit : “On a vécu la même chose. Une fois de plus, les Américains n’ont pas tenu leurs promesses.” » Il se dit favorable à l’accueil des Afghans « qui ont aidé la France ». « Mais il faut être vigilants au risque d’attentats, tempère-t-il. Et les personnes qui ont une culture différente doivent savoir s’intégrer… comme on l’a fait nous. »


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